Maroc : comprendre la révolte des bougies à Tanger

Le gouvernement marocain a confirmé mardi qu’il ne résilierait pas le contrat de gestion déléguée des services d’eau et d’électricité liant le français Amendis à la ville de Tanger, en raison du coût jugé trop onéreux de cette rupture. Mais depuis début octobre, la contestation populaire ne faiblit pas contre la filiale de Veolia.

Mardi 17 novembre, devant le Parlement marocain, Abdelilah Benkirane a déclaré qu’il ne comptait pas rompre le contrat de gestion déléguée des services d’eau et d’électricité passé en 2002 par la ville de Tanger avec Amendis, filiale du groupe français Veolia. En cause : le coût jugé trop élevé de la résiliation. En revanche, le chef du gouvernement marocain a affirmé son intention de revoir tous les contrats signés entre l’opérateur français et les collectivités territoriales.


Depuis début octobre, Tanger connaît un mouvement de protestation contre Amendis suite à la hausse des factures d’eau et d’électricité. Face à l’ampleur de la grogne et sur instruction royale, le gouvernement a dû prendre le dossier à bras le corps. Objectif : désarmer très rapidement une crise qui risque de s’étendre à d’autres villes du royaume.

Comment les protestations ont-elles pris de l’ampleur ?

Tout a commencé le 3 octobre à Tanger lors d’un rassemblement de protestation contre les factures jugées exorbitantes du gestionnaire local des services d’eau et d’électricité et de l’assainissement liquide, Amendis. Le mouvement, relayé par les réseaux sociaux, prend de l’ampleur le 17 octobre lorsque les habitants de la ville choisissent de faire plonger tout un quartier dans le noir. Le 24, ce sont des milliers de personnes qui investissent la place des Nations, bougies à la main, demandant le départ de la société française. « Amendis dégage ! » ou « Tanger est une terre libre, dehors Amendis ! » peut-on entendre. Pendant deux heures, de 20h à 22h, la ville est presque dans le noir. L’appel à l’extinction générale des feux a été largement suivi.
« La solution ? Démanteler ces compteurs collectifs et placer un compteur par famille. Mais qui va s’en charger ? »
Très vite, la contestation gagne les villes voisines, desservies également par Amendis : Tétouan, Martil et Mdiq. Lors des manifestations des 30 octobre et 7 novembre, certains Tangérois, qui ne décolèrent pas, vont jusqu’à appeler au boycott du paiement des factures d’eau et d’électricité.

Pourquoi les prix de l’eau et de l’électricité ont-ils augmenté ?

La pratique, illégale, des compteurs collectifs est à l’origine des factures élevées. Largement répandue, elle permet à plusieurs familles habitant une même maison de n’avoir qu’un seul compteur et donc de ne payer qu’une seule facture. Mais lorsque la consommation augmente, elle peut dépasser la tranche sociale qui bénéficie d’un tarif subventionnée, et la facture atteint des sommes excessives pour la population. La problématique des compteurs partagés est largement présente dans les villes marocaines et pose de sérieux soucis à tous les concessionnaires d’eau et d’électricité. La solution ? Démanteler ces compteurs collectifs et placer un compteur par famille. Mais qui va s’en charger : Amendis ou la mairie en tant qu’autorité délégante ? La question reste posée…
En juillet 2014, Amendis a également augmenté ses prix, conformément à un nouveau système tarifaire validé par l’État. En pleine période estivale, qui connaît un pic de consommation, la hausse a été durement ressentie. « Pour désamorcer la crise, Amendis a recalculé plus de 80 000 factures », affirme Bruno Collard, PDG de Veolia Maroc au journal L’Économiste. Une révision opérée sur les factures des clients éligibles (ceux possédant notamment des compteurs collectifs), qui a causé un manque à gagner de l’ordre de 8 millions de dirhams (environ 748 600 euros) à la société.

Comment Amendis a-t-elle pris la gestion des services d’eau et d’électricité ?

Le contrat de gestion déléguée entre le conseil communal de Tanger et Amendis est entré en vigueur en 2002 ; dans l’urgence, comme pour d’autres villes du royaume qui voulaient se débarrasser de leurs régies d’eau et d’électricité devenues d’énormes gouffres financiers, gangrénées par la mauvaise gestion et incapables d’assurer un service minimum aux usagers. À cette époque, les coupures d’eau et d’électricité étaient courantes à Tanger comme partout au Maroc. L’arrivée d’Amendis a donc permis d’améliorer le service. Grâce à l’expertise internationale de sa maison-mère, elle avait les coudées franches. D’autant qu’elle comptait dans son tour de table deux actionnaire influents : le holding royal ONA (devenu la SNI) et la Somed, filiale de la SNI. Ces derniers se sont retirés en 2007, cédant leurs parts à Veolia.
« La population a l’impression que la gestion d’Amendis est totalement opaque »
Mais depuis son entrée en vigueur, le contrat d’Amendis n’a jamais été révisé, donnant l’impression à la population que la gestion de la société était totalement opaque. En 2009, la Cour des comptes publiait un rapport alarmant où elle pointait les failles du contrat et de la politique de facturation ainsi que des problèmes de gouvernance entre le gestionnaire et l’autorité délégante. En 2014, un autre rapport demandait au gouvernement une réforme globale du système de la gestion déléguée.

Que fait la mairie de Tanger ?

Suite aux élections communales du 4 septembre dernier, un nouveau conseil de la ville a pris ses fonctions, dirigé par un membre du Parti justice et développement (PJD), Mohamed Bachir Abdellaoui. Les élections régionales, qui ont eu lieu à la même date, ont propulsé Ilyass El Omari, homme fort du Parti authenticité et modernité (PAM), à la tête de la Région Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Or aucun des deux hommes ne semble vouloir assumer ses responsabilités pour désamorcer la crise. À quoi s’ajoutent les arriérés de paiement dont se plaint Amendis dans plusieurs communes de la région. À elle seule, Tanger doit lui verser 110 millions de dirhams. Une somme qui explique, en partie, pourquoi les élus n’ont jamais voulu ouvrir le dossier Amendis.

Que propose le chef du gouvernement ?

Dimanche 1er novembre, à 6 heures du matin, Abdelilah Benkirane a reçu un appel du roi Mohammed VI lui reprochant sa gestion du dossier Amendis. Le jour même, il se déplace à Tanger, accompagné du ministre de l’Intérieur, Mohammed Hassad, pour rencontrer les élus et les dirigeants du gestionnaire délégué. Il demande aux Tangérois d’arrêter leur mouvement de protestation « au risque de déstabiliser le pays ». Son intervention n’offre cependant aucune solution concrète. « Donnez moi cinq milliards de dirhams et le contrat Amendis sera dénoncé, déclare-t-il devant le Parlement le 17 novembre. Mais avant de le faire, êtes-vous sûrs que vous avez au Maroc des structures capables de prendre la relève ? »
La filiale de Veolia, elle, n’a jamais caché son intention de se désengager de ses participations au Maroc (en plus de Tanger, elle gère aussi les services d’eau et d’électricité de Rabat/Salé). Mais ses négociations avec l’autorité de tutelle buttent sur les modalités de son retrait et l’identité du repreneur. Faut-il revenir à la gestion publique ? Chercher un investisseur privé ? C’est tout le volumineux dossier de la gestion déléguée qui est aujourd’hui posé sur la table du gouvernement, lui-même confronté à la révolte populaire.

Source : Jeuneafrique

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